Terroirs Organisés #5 – Portrait de Lucie Oger, éleveuse et fromagère en Indre-et-Loire.

Dans cette série Terroirs Organisés, je mets en lumière les coulisses d’entreprises agricoles et/ou de transformation ; des parcours qui sortent des cases. On parle souvent de la charge administrative des agriculteurs sans pour autant entrer dans le détail : comment s’organisent-ils concrètement au quotidien ? C’est un sujet qui me tient à coeur de documenter.

Pour ce quatrième épisode, direction l’Indre-et-Loire, à la rencontre de Lucie Oger, éleveuse et fromagère au GAEC de la Piardière, qui a créé de toutes pièces La Fromagerie de Lucie.

L’entreprise : Retour aux sources, avec un projet à construire

Lucie est issue du milieu agricole, elle a grandi sur la ferme familiale, un élevage laitier. Après un BTS agricole et une licence produits laitiers (formation initiée par l’industrie laitière), elle a fait ses premières armes dans une fromagerie industrielle. Ça lui a beaucoup plu. Mais au bout d’un an, le contact avec les vaches lui manquait.

Elle a ensuite vadrouillé, touché à plusieurs univers : maraîchage, élevage bovin, transformation laitière. Puis, il y a six ans, l’opportunité de revenir sur la ferme familiale s’est présentée, avec un projet concret à créer : un atelier de transformation fromagère. Ce n’était pas son plan initial, mais le défi l’a attirée. Tout construire depuis le début, dans une région où le fromage de vache n’est pas soumis à un cahier des charges imposé : c’était challengeant, et c’est ce qui l’a convaincue.

Aujourd’hui, ils sont trois gérants sur l’exploitation : Lucie gère la fromagerie et la commercialisation, ses parents s’occupent du troupeau laitier et des cultures. La complémentarité est réelle, l’entraide aussi : sa mère assure un marché par semaine, et Lucie peut prendre le relai sur les animaux si besoin. Ils s’appuient également sur 1,5 UTH côté fromagerie et un apprenti, et un 1,5 UTH pour les vaches et les travaux des champs. L’exploitation compte 60 vaches laitières (Holstein x Montbéliarde) sur 130 hectares.

Le métier : La diversité avant tout

Ce que Lucie préfère dans son métier ? La diversité. Avoir plusieurs casquettes, ne pas faire deux fois la même journée.

Ce qui pèse le plus ? La charge administrative. Le suivi, la facturation, les papiers à gérer : autant de sujets chronophages. Elle cite un exemple concret : pour la vente d’une tomme, le simple ticket de caisse ne suffit pas toujours car il n’intègre pas la TVA. Il faut donc éditer une facture, ce qui représente du temps supplémentaire. Sa mère gère l’ensemble de la partie comptable, ce qui l’allège sur ce volet.

La gestion opérationnelle : Le papier, le téléphone et l’entraide

Lucie se décrit volontiers comme « tête en l’air » : du coup, elle note tout, tout le temps. Son outil central ? Trois feuilles A4 affichées au labo, une par semaine. Ce planning papier concentre fabrications, marchés, présences et absences de chaque salarié, livraisons, rendez-vous et impératifs. Quand elle a un oubli, sa salariée le voit. Et pour éviter toute confusion, elle barre lorsqu’une tâche habituelle n’est pas à faire, pour signaler que ce n’est pas un oubli.

Ce qui lui appartient en propre : l’agenda de son téléphone pour les rendez-vous perso et pro, et qu’elle a parfois besoin de montrer. Une astuce que je lui ai partagée : utiliser plusieurs calendriers sur la même appli (que ce soit le calendrier Apple, Google, Outlook..) avec des couleurs différentes, et cacher ceux que l’on ne veut pas partager. Un papier sur le plan de travail vient compléter l’ensemble pour les tâches sans urgence de la semaine, afin de ne pas encombrer le planning principal.

Avec ses parents, les échanges sont réguliers. S’ils ne se croisent pas pendant trois jours, c’est le téléphone qui prend le relai. Pour les informations importantes, un SMS groupé. Elle reconnaît que les appels peuvent vite dériver : une transmission d’info qui se transforme en une heure de conversation. Et quand une semaine chargée passe sans vrai échange, le temps de remise à jour est conséquent.

La gestion des données : Des carnets, un tableur, et la sauvegarde

La gestion technique et documentaire repose sur plusieurs carnets.

Un carnet reste en fromagerie pour noter les fabrications, les litres de lait utilisés et les heures, afin d’assurer le suivi et de pouvoir identifier l’origine d’un problème. Les calculs comme le litrage annuel est fait manuellement.

Un second carnet suit les ventes : produits vendus à chaque marché, commandes reçues. Ces données sont ensuite reportées chaque semaine dans un tableur Excel pour suivre l’évolution des ventes, à la fois en direct et auprès des professionnels.

Un troisième carnet assure la traçabilité : ce qui entre et sort des caves.

Je lui ai glissé la possibilité d’avoir un logiciel adapté et mobile pour regrouper les suivis de ces trois carnets et ainsi éviter les ressaisie sur Excel et les calculs manuels et automatiser le suivi de stock.

Pour les vaches, un logiciel dédié trace tout. Pour les cultures, c’est le CERFRANCE qui prend en charge la partie environnementale, avec deux ou trois rendez-vous par an. 

La facturation se fait encore à la main : bon de livraison transformé ensuite en facture.

Ajouter de l’informatique lui semble source de tension pour l’instant : bugs, connexion irrégulière, nécessité de formation. « Pour l’instant, ce n’est pas ingérable. »

Elle a cependant vécu une vraie sueur froide numérique : l’ordinateur du robot de traite a planté, emportant un mois de données du troupeau. Passage par une entreprise spécialisée pour récupérer les données, et depuis, elle effectue des sauvegardes régulières sur disque externe. Elle a également vécu l’arrêt d’un logiciel de facturation au 31 décembre 2025 en devant exporter toutes les données en amont.
Mon conseil : toujours vérifier si un export est possible, regarder qui est derrière un logiciel et sa stabilité.

Point sécurité : Côté données, que ce soit papier ou numérique, nous ne sommes jamais à l’abris d’une perte, un incendie ou autre, il est donc important d’avoir une sauvegarde. La plus part des experts conseillent une sauvegarde par semaine mais cela dépend surtout de l’importance des données pour vous ainsi que de la fréquence de modification et de création des données. D’un point de vue légale, il est demandé de conserver les données pendant au moins 5 ans.

Conclusion : Rester alerte, s’inspirer des autres secteurs

Si Lucie n’a pas forcément besoin d’une « baguette magique » puisque pour elle il y a déjà beaucoup de solutions existantes, elle a un message clair à transmettre : rester toujours attentif à ce qui existe comme outils numériques, y compris dans d’autres secteurs.

« En agriculture, on a souvent un train de retard sur les outils numériques. Dans le secteur de l’artisanat, par exemple, il y a des outils pour scanner les factures, calculer les coûts de revient, suivre ce qui rentre. En agricole, ce n’est pas dans les mentalités de payer un logiciel en plus du comptable, alors que c’est justement ce qui permet de bien gérer une exploitation, de fixer ses prix, de faire des prévisions. »

Elle reconnaît aussi la limite financière propre au secteur agricole, qui réduit la marge de manoeuvre.

Merci Lucie pour ce partage concret et sans détour sur les coulisses de votre quotidien.

Et vous, quel est l’outil ou l’astuce qui vous évite de perdre une information importante au quotidien ?

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